La continuité

« Il est essentiel de maintenir la continuité de la méditation, jour après jour, car c’est ainsi qu’elle prendra peu à peu de l’ampleur et gagnera en stabilité, comme un filet d’eau qui se transforme graduellement en ruisseau puis en fleuve.

On dit dans les textes qu’il vaut mieux méditer régulièrement et de façon répétée pendant de courtes périodes de temps que d’effectuer de temps à autres de longues séances. Ce qui n’empêche pas d’y consacrer parfois davantage de temps.

Si nous méditons de façon trop discontinue, pendant les intervalles sans méditation nous reviendrons à nos vieilles habitudes et retomberons sous l’emprise des émotions négatives, sans avoir la possibilité de recourir au soutien de la méditation.

On dit aussi que l’assiduité ne doit pas dépendre de l’humeur du moment. Que notre séance soit plaisante ou ennuyeuse, facile ou difficile, l’important est de persévérer. c’est d’ailleurs lorsqu’on ne se sent pas très enclin à méditer que la pratique est généralement le plus profitable, car elle s’attaque directement à ce qui, en nous, fait obstacle au progrès spirituel. »

Matthieu Ricard

Méditation

Vimalakirti et le Bouddha sont en « union de pensée ». Ce dernier sait que le premier se dit malade. Même et parce qu’il connaît les enjeux de cette maladie il demande à ses disciples d’aller voir Vimalakirti pour s’enquérir de sa santé. Mais tous refusent, car ils ne s’en sentent pas dignes. Tous, un jour, l’ont rencontré et il leur a prouvé que leurs enseignements n’était pas à la hauteur de ce qu’on pouvait en attendre de disciples du Bouddha.

Ainsi Shâriputra donnait un enseignement sur la méditation mais Vimalakirti lui montra que méditer ce n’était pas « paraître méditer », assis en lotus sur un coussin. Bien des fois on « fait de la méditation », c’est à dire qu’on en a les formes, mais l’esprit n’est ni pacifié ni « vaste ». Même si en même temps, Dôgen dit qu’il suffit simplement de s’asseoir. Mais en fait voilà ce qui est dit :

« Ce célèbre passage traite de shikantaza (« il vous suffit de vous asseoir ») et de shinjin datsuraku (« et de dépouiller corps et esprit »). Le sens de shikantaza est difficile à comprendre. Taza : ta est un préfixe emphatique et za est « s’asseoir », taza signifie donc « s’asseoir fermement ». En japonais, shikan peut avoir deux sens. Le premier, qui est son acceptation usuelle, signifie « seulement ». Le deuxième, itasura en japonais, signifie « prendre le plus grand soin ». Donc shikantaza peut se paraphraser par « mettre totalement son énergie dans l’assise ». »1

Il dit aussi qu’être assis en « méditation » peut même être une façon de fuir le monde. Il est vrai que le monde est tellement rude, que parfois nous préférons nous réfugier dans des activités futiles (regarder la télé) voire aller méditer. Mais pour Vimalakirti, méditer c’est être dans le monde sans quitter le recueillement et la sagesse qui est de ne pas se prendre pour un être séparé du monde ni pour le centre de celui-ci. C’est donc vivre une vie apparemment d’une façon ordinaire sans renoncer aux réalités de l’Éveil. On pourrait dire qu’il s’agit d’une « médit-action », une méditation en action, comme la marche méditative (kinhin dans le zen) ou le travail (samu dans le zen) sont des méditations dans le mouvement.


1http://www.zen-occidental.net/enseignements/tokuda2.html

34| Laisser respirer

Laissez votre « respiration respirer », autrement dit laissez-faire. Nous respirons même sans en avoir conscience, alors nous pouvons y être attentif sans non plus chercher à la formater. Ne faites pas d’effort, abandonnez-vous avec confiance, c’est le wu wei chinois : le non-agir, qui est agir sans attente.

Le bol à aumones

Les moines bouddhistes observent 227 règles monastiques appelées Patimokkha. Ils sont autorisés à posséder seulement huit objets : trois robes, un bol à aumônes, un rasoir, une aiguille, une ceinture et un filtre à eau. La Patra (le bol à aumônes en sanskrit) est très vénéré comme un symbole de la vie bouddhiste. Selon la tradition de l’école zen, le bol à aumônes – simple vaisselle qui sert au repas quotidien des moines – forme, avec la robe de l’Éveillé [kesa], les deux objets fondamentaux attestant la transmission de la Voie de l’Éveillé. On dit que transmettre avec justesse l’enseignement du Bouddha n’est autre que de transmettre avec justesse la robe de l’Éveillé et le bol à aumônes. L’éveillé d’avant a gardé et maintenu la transmission juste qu’il avait reçue de son de son maître, éveillé d’avant. C’est ainsi que la transmission juste s’est effectuée d’éveillé à éveillé, de patriarche à patriarche.

Chaque enseignant traditionnel de l’histoire du bouddhisme a eu sa propre expression, sa propre « interprétation » du Dharma et sa façon de l’enseigner.

« Interpréter n’est pas adapter. L’interprétation préserve le caractère référentiel du dharma alors que l’adaptation l’abandonne ou même le rejette. La pratique de la méditation dans d’autres cadres, qu’ils soient thérapeutiques, religieux ou spirituels (la méditation bouddhiste est aujourd’hui pratiquée et enseignée par des chrétiens dans un renouvellement de leur vie spirituelle), relève d’une adaptation. l’interprétation préserve, elle, cette résonance particulière entre la sensibilité des êtres et la réponse des bouddhas et des bodhisattvas. »1

On parle ici d’une interprétation, comme un musicien interprète à sa manière une œuvre musicale d’un compositeur sans l’adapter. Une histoire dit que le grand maître bouddhiste Bodhidharma interroge chacun de ses quatre disciples : « Qu’avez-vous compris de mon enseignement ? »

Le premier répond : « Si nous voulons réaliser la vérité, nous ne devons ni faire complètement confiance aux mots, aux paroles, ni les rejeter, mais les utiliser comme des outils sur la Voie. »

« Bien sûr, c’est exact, dit Bodhidharma. Tu possèdes ma peau. »

Le second répond quelque chose d’aussi exact : « La vérité est la chance de voir le paradis de Bouddha. Cette chance, on ne l’a qu’une fois. »

Bodhidharma dit : « Tu possèdes ma chair. »

Le troisième répond également quelque chose d’exact : « Les quatre éléments sont vides, les cinq skandha2 sont non existants. De mon point de vue il n’y a rien à obtenir. »

Bodhidharma dit : « Tu possèdes mes os. »

Le quatrième disciple fait simplement sanpai (prosternation) sans dire un mot.

Bodhidharma dit : « Toi, tu possèdes ma moelle. »

Comme l’écrit Philippe Coupey « Ce que tu possèdes de moi, Bodhidharma, tu peux t’en servir pour instruire les autres, pour les amener, comme avec les disciples, sur la Voie. »

Pour qui possède la moelle de Bodhidharma, il existe encore une façon d’enseigner, « au-delà ».

« À quoi [le Bouddha] s’est-il éveillé ? […] Il s’est éveillé à la certitude que nos croyances, nos représentations, nos tendances et nos désirs distordent le réel et ne permettent pas de révéler sa dimension de vacuité. Le dharma qu’il prodigue nous invite à nous en délester, à les dépasser, à se jouer d’eux pour jouir du réel.

Le Bouddha porte également le titre de muni, […] le « Silencieux ». […] Sa parole est toujours mutique, son savoir n’a pas d’objet, […] ses pas ne laissent pas de traces. Mais si le dharma doit conduire à un grand silence, le dharma n’en reste pas moins un discours. […] L’hésitation du Bouddha à parler est largement soulignée. […] Pour signifier que les discours et les méthodes ne sont que des portes ouvertes sur un ailleurs, de nombreux livres de la Voie de la Grandeur déclarent avec audace que le Bouddha Shâkyamuni, de la nuit de son éveil jusqu’à la nuit de son extinction, n’a jamais prononcé une seule parole. Comme l’écrivait résolument Nagajurna […] : « À quiconque et nulle part, le Bouddha n’a jamais rien enseigné. »3


1 Le bouddhisme n’existe pas – Éric Rommeluère – Seuil – 2011

2 Agrégats qui composent l’être humain.

3 Le bouddhisme n’existe pas – Éric Rommeluère – Seuil – 2011

Le miracle de la vie

Méditer c’est goûter le miracle de la vie.

« Il y a deux manières de laver la vaisselle : la première, c’est laver la vaisselle pour avoir des assiettes propres ; la seconde, c’est laver la vaisselle pour laver la vaisselle.

SI nous lavons la vaisselle en pensant à ce qui nous attend après -une tasse de thé par exemple- nous allons tenter de nous débarrasser de la vaisselle au plus vite. Celle-ci devient une véritable corvée. Ce n’est pas laver la vaisselle pour laver la vaisselle. Pendant tout ce temps, nous ne sommes pas vraiment vivants car complètement ignorants du fait que c’est un authentique miracle de la vie que d’être debout, là, près de l’évier !

Nous nous trouvons constamment aspirés par le futur, totalement incapables de réellement vivre la moindre minute de notre vie. Le miracle, c’est de vivre profondément le moment présent. »

Thich Nhat Hanh

Les méthodes habiles

Vimalakirti était un laïc vêtu de blanc. Ce n’était donc pas un moine et pourtant on pourra voir que même les disciples du Bouddha avaient une grande considération pour lui.

En même temps il faisait des démarches que les moines réprouvaient : il fréquentait les « casinos » (de l’époque), se baladait au milieu de la foule, allait dans les tribunaux, dans les universités, les écoles, les maisons closes, les bars etc. Mais en fait il allait dans tous les lieux, où justement les moines n’allaient pas, pour rencontrer ceux qui s’y trouvaient en souffrance et les aider à s’en sortir.

Pour cela il utilisait ce qu’on appelle dans le bouddhisme : des « moyens habiles ». Il était réputé pour avoir cette créativité, cette capacité à sortir des sentiers battus pour trouver des solutions qui parleraient, qui conviendraient à chaque personne individuellement.

« Ainsi Vimalakirti, était : « toutes choses pour tous les hommes ». Le bouddhisme mahayana attache une très grande importance à cette capacité, cette qualité particulière, cette aptitude à être toutes choses pour tous les hommes. » 1

Upāya (méthode en sanskrit) est la capacité, développée au plus haut point chez les bouddhas et les bodhisattvas, de choisir le meilleur moyen de guider les êtres en fonction de leurs besoins et possibilités propres à un moment donné.2

Il ne s’agit donc pas d’appliquer et de transmettre des dogmes qui devraient coller à tous mais de trouver le moyen le plus juste, le plus adapté pour entrer en relation avec une personne, qu’elle puisse comprendre le langage tenu et mettre en application ce qui lui permettra de moins souffrir. Même s’il est très différent, de par sa vision systémique et sa sagesse, il est capable d’être comme les personnes qu’il rencontre, à tel point qu’il ne paraît pas y avoir de barrière sociale ou culturelle entre lui et eux. Et en même temps chacun peut ressentir sa grande écoute, sa compassion infinie, son incommensurable sagesse. En fait il est tout simplement présent, réellement présent, entièrement présent avec les personnes qu’il rencontre. Et en réponse il permet à ces personnes de contacter cette présence, pour la mettre en œuvre eux-mêmes.

Admiré par beaucoup de personnes dont le roi, les ministres, les fonctionnaires et toutes sortes de responsables il fait croire qu’il est malade pour que tous viennent le voir dans un état d’être déjà plein de compassion. Et ainsi il peut leur parler du Dharma en dépassant les barrières sociales. Finissant par le fait que le médicament ultime est d’engendrer l’esprit de l’insurpassable Éveil authentique et parfait.


1 The Inconceivable Emancipation – Themes from the Vimilakirti Nirdesa’, © Sangharakshita, 1990, traduction © Centre Bouddhiste Triratna, 2002