36| Se focaliser

Se focaliser c’est se concentrer en un point. Comme avec une loupe où on focalise les rayons du soleil en un point sur un morceau de bois pour que celui-ci s’enflamme.

Avec cette pratique on commence à rentrer réellement dans la pratique méditative.

Pour vous aider vous pouvez découper un petit point noir de quelques millimètres sur le sol à environ deux mètres de soi. (Lorsque je pratiquais cela avec un groupe, je mettais un Cachou par terre devant chacun!)

C’est une pratique facile et profonde, qui du fait de la simplicité de l’objet sur lequel on focalise évite à l’esprit de se projeter dessus.

Tenez votre méditation dans cette focalisation sans favoriser les pensées et les digressions imaginatives. Lorsqu’une pensée surgit, acceptez ce fait, laissez passer la pensée, reconcentrez-vous sur le point noir. La pensée disparaître d’elle-même (jusqu’à la suivante éventuelle).

Les pensées ne sont que des tentatives de votre mental de reprendre le contrôle de la situation. La méditation c’est justement vouloir aller au-delà de ce mental, de ses formatages et prénotions, c’est s’ouvrir à l’inconnu que l’on peut découvrir dans le silence.

Le mental nous détermine pour répondre à la réalité suivant « notre » réalité, notre vision de la vie. Nos conditionnements vont nous faire répondre toujours de la même manière aux mêmes types de situations. Ce sont ces émotions que l’on appelle « perturbatrices » car elles perturbent notre capacité à voir la réalité. Comme le dit Gérald Jampolsky : « Les émotions négatives ne permettent pas d’agir juste. »

La richesse du présent

«Nous pouvons donner une plus grande intensité à notre vie sans chercher à la modifier. Notre vrai désir est peut-être de nous ouvrir à cette incroyable richesse du présent, à cette multitude d’impressions que recèle le moindre instant, comme un trésor qui est toujours là mais que nous ne voyons pas faute d’attention.»

Érik Sablé

La pratique maintenue est sans domicile fixe, sans reconnaissance

Presque tous les grands maîtres dont parle Dôgen n’avaient pour habitat qu’un ermitage d’herbe. Ils ne construisaient pas de temple.

« S’exercer dans la Voie, là où il n’y a ni temple ni pagode, voilà le lieu de la Voie des anciens éveillés. »

Après son éveil Shâkyamuni, lui-même, poursuivit la pratique maintenue dans la forêt, dans une petite pagode. Il ne retourna jamais au palais du roi; il ne toucha jamais à la richesse du pays. Il porta toujours la grande robe rapiécée de moine mendiant faite de coton; toute sa vie il n’eut jamais d’autres habits de rechange, il ne posséda qu’un seul bol à aumônes, pas un autre de rechange ; il ne resta jamais tout seul.

Dôgen disait que son monastère était équipé pour mener les activités vitales : Le paysage n’est pas sans charme. Les fleurs savent éclore, les oiseaux savent chanter. Les chevaux de bois hennissent longuement… du ciel lointain se dégagent les montagnes bleues en une couleur délicate, le gazouillement de la source ne fait point de bruit à nos oreilles..

Bien loin de la consommation, il préconise de se satisfaire ce qu’il y a. La récolte annuelle du domaine du temple est divisée 360 parties égales afin de consommer chaque jour une de ces parties. Il n’y a pas lieu d’augmenter ni de diminuer la portion suivant le nombre de personnes présentes. s’il y a assez de riz, on fait du riz ; s’il n’y en a pas assez pour faire du riz, on fait de la bouillie de riz; s’il n’y a pas assez pour faire de la bouillie de riz, on fait de la bouillie de riz délayée.

Poésie de Jôshû :

« Inépuisables sont les feuilles de lotus de l’étang dont me vêts.

Surabondants sont les pignons de pins dont je me nourris.

Maintenant que ma demeure est repérée par les gens du monde,

je déplace mon ermitage de chaume et entre au plus profond de la montagne. »

Un autre trait de caractère de tous ces maîtres anciens est le refus de la renommée et des profits personnels. L’amour de la renommée est pire que la transgression des préceptes. Celle-ci n’est qu’une faute d’un moment, alors que l’amour de la renommée est un tracas de toute la vie. Le rejeter, c’est la pratique maintenue.

« Abandonner de son vivant la renommée et les profits personnels afin de maintenir la pratique comme l’unique affaire de la vie, voilà la pratique qui se maintient »

En un mot, du moment qu’on a secrètement abandonné l’envie de la renommée et l’amour des profits personnels, l’acquis de la pratique maintenue ne fait que s’accumuler de jour en jour. Il ne s’agit pas de haïr l’intelligence ni le manque d’intelligence. Seulement de renoncer pour toujours à la renommée et aux profits personnels.

Bodhidharma rencontra l’empereur de Chine qui s’enquit : « depuis que je suis monté sur le trône, j’ai construit des temples, transcrit des sûtras et ordonné des moines en nombre incalculable. Quelle vertu ai-je alors acquise ?

Bodhidharma dit :  « aucune. »

L’empereur dit « comment se fait-il que je n’aie acquis aucune vertu ? »

Bodhidharma dit : « ce que vous mentionnez n’est qu’un tout petit fruit des hommes et des divinités, fruit qui deviendrait par la suite la cause de passions. Il est comme l’ombre qui suit la forme. quoiqu’il existe, il n’est pas réel. »

L’empereur dit : « quelle est la vertu acquise réelle ? »

Bodhidharma dit : « la Sagesse pure est une sublime perfection ; sa substance est en soi vide et apaisée. La vertu acquise telle quelle n’est pas à chercher en ce monde. »

L’empereur s’enquit à nouveau : « quelle est la vérité ultime de la Loi de l’Éveillé ? »

Bodhidharma dit : « vaste étendue vide, où il n’y a ni saint ni sainteté. »

L’empereur dit : « quelle est la personne qui est en face de moi ? »

Bodhidharma dit : « je ne sais pas. »

En réalité, quand on n’a ni coeur de la Voie, ni constance dans la pratique, on se laisse attacher en vain par la renommée et les profits personnels. Que les insensés ne se fatiguent pas à construire en vain des temples et des pagodes ! Les éveillés et les patriarches ne les ont jamais désirés. Ceux qui, sans clarifier leurs propres yeux, construisent en vain une salle de l’Éveillé et un édifice monastique ne font nullement offrande à la multitude des éveillés, mais c’est seulement pour en faire l’antre de leur renommée et de leurs profits personnels.

Les saints d’autrefois enseignaient toujours à abandonner tout, tout simplement. Du moment qu’on vit pleinement ce temps présent dans ce temps présent, que resterait-il encore à faire ?

Cultiver les racines et le tronc

«Beaucoup de personnes réagissent au bouddhisme comme à une nouvelle religion de salut, qui pourrait leur permettre de traiter le monde comme on cueille des fleurs dans un beau jardin. Mais si nous souhaitons cueillir les fleurs d’un arbre, nous devons préalablement en cultiver les racines et le tronc, ce qui signifie travailler avec nos peurs, frustrations, déceptions et irritations, les aspects pénibles de la vie.»

Chogyam Trungpa

Pratique pure maintenue dans le temps par elle même

On a vu dans « la pratique quotidienne » que celle-ci était la pratique maintenue. Mais au-delà de la méditation elle s’étendait à tous nos actes de la journée. Devenant « pratiquant » nous devenons responsable de la « pratique maintenue », de sa continuité, un peu comme le Renard du Petit Prince qui indique à celui-ci qu’on devient responsable de qui on aime.

Mais on pourrait croire que la « pratique maintenue » ne dépend que de notre propre pratique or paradoxalement Dôgen nous dit qu’elle ne dépend pas de nos efforts, ni des efforts des autres, elle se maintient d’elle-même sans jamais être souillée. Comme le dit Wangchouk Dorjé (IX° Karmapa) :

« Quand votre lama vous introduira à la nature de votre esprit, vous la reconnaîtrez comme si vous rencontriez un ami de longue date. Une telle découverte est appelée reconnaissance de l’esprit. La nature de l’esprit n’est pas une chose produite par la grande intelligence discriminative d’un disciple, ou par l’habileté des enseignements oraux d’un lama. »

Tout est donc déjà là, il suffit d’ouvrir les yeux. À l’âge de 30 ans, grâce à sa pratique maintenue, Shâkyamuni, réalisa la Voie avec la grande terre et tous les êtres vivants. Il n’est pas devenu un dieu pour autant, car cet éveil n’est pas une qualité transcendante qu’il aurait reçu mais une attention particulière portée à la nature de l’esprit humain ; qualité accessible à tous les êtres humains qui la portent déjà en eux. C’est pourquoi à son éveil le Bouddha déclara : « Moi et tous les êtres sur la Terre entière avons simultanément réalisé l’éveil. »

Si on a vu l’importance du « ici et maintenant » ce qui est important est le fait de « maintenir » la pratique (maintenue) et c’est cette perpétuité de la pratique qui fait advenir le « maintenant » de tous les pratiquants de la Voie. La pratique maintenue de maintenant est sûrement pratiquée et maintenue grâce à la pratique maintenue d’elle-même.

En effet les mérites accumulés de cette pratique maintenue nous gardent et nous soutiennent. Ôbaku demanda au maître Rinzai « que fait-on en plantant tant d’arbres au sein de la montagne ? » le maître dit :  « premièrement on crée un bon environnement pour le temple. Deuxièmement, on dresse une bonne bannière pour les générations à venir. » Comme « l’homme qui plantait des arbres » de Jean Giono qui avait une vision simple et systémique à la fois, il ne plantait pas tant pour lui que pour la vie en elle-même, comme Martin Luther qui disait « Si j’apprenais que la fin du monde est pour demain, je planterais quand même un arbre. ». Nous pouvons nous appuyer sur la vie qui émerge de tous les actes créés par ceux qui nous ont précédés et c’est d’autant plus vrai pour asseoir notre pratique.

Et en même temps grâce à ma pratique maintenue la pratique maintenue de la multitude des éveillés se réalise puisque je suis celui qui s’assoit à l’ombre des arbres qu’ils ont plantés.

La pratique quotidienne

Dôgen écrit un long chapitre sur Gyôji, la pratique assidue, maintenue, continue, soutenue, régulière, quotidienne. Il dit « Ne craignez pas le grand froid. Craignez seulement le manque de pratique. Le manque de pratique brise l’humain, il brise la Voie. ».

Roger Clerc écrit : « La Connaissance ne s’acquiert pas dans des livres. C’est au quotidien, ici et maintenant, par la pratique du geste conscient qui développe les sens subtils qu’on avance, le plus sûrement sur le Chemin. ». La pratique maintenue c’est la pratique en pleine conscience des activités quotidiennes définies par le zen comme pratique bouddhique. Le moment favorable pour la pratique, c’est maintenant. Et on maintient ce maintenant dans tout l’espace-temps. Il n’y a pas de dichotomie entre « un moment de pratique » et le reste de la journée, entre « un moment qui serait sacré » et les basses besognes journalières. Il n’y a qu’un moment et c’est maintenant ! Il n’y a « pas de temps à perdre », ne voulant pas dire qu’il faut courir, mais que chaque instant est précieux, c’est pourquoi il faut éviter de laisser passer en vain le temps qui s’envole , et pratiquer avec importance et urgence comme si on devait éteindre des étincelles qui tomberaient sur nos têtes.

Maintenant certains dissocient la pratique en « pratique de la méditation » en elle-même et en étude des textes et réflexions sur ce qu’ils apportent. Le maître zen Daiji Kanchû dit : « Dix pieds d’exposé valent moins qu’un pieds de pratique . » Pour autant la voie de l’Éveillé ne rejette pas « un pied d’exposé » car au autre grand maître, Tôzan Gohon (Ryôkai), dit « Exposer ce que la pratique ne saurait atteindre, pratiquer ce que l’exposé ne saurait atteindre. ». Kôg ku (Ungo Dôyô) dit : « Au moment de l’exposé, il n’y a pas de chemin pour la pratique ; au moment de la pratique il n’y a pas de chemin pour l’exposé. » cela ne veut pas dire qu’ils sont incompatibles. En fait, « quand on pratique, on pratique et quand on étudie les textes, on étudie les textes », cependant la pratique clarifie le chemin qui communique avec l’exposé et, dans l’exposé, il y a le chemin qui communique avec la pratique. Voici l’enseignement essentiel du zen : il s’agit de pratiquer ce que la pratique ne saurait atteindre et d’exposer ce que l’exposé ne saurait atteindre.

Commençant la pratique, nous devenons responsable de notre pratique, mais aussi de « la pratique », de son maintien continue. Car c’est toujours dans la pratique maintenue qu’on reçoit les éveillés et les patriarches avec révérence. s’il en est ainsi une seule journée doit avoir du poids. Même s’il n’y a qu’une journée à vivre, si l’on comprend alors le ressort dynamique de la multitude des éveillés, ce jour-là vaut mieux que des éons de nombreuses vies. c’est pourquoi, quand vous n’auriez pas encore parfaitement compris cela, ne passez pas une seule journée en futilités. Une seule journée de la pratique maintenue n’est autre que la pratique quotidienne de la multitude des éveillés.

Le principe de la Voie consiste à ne vivre la vie chaque jour ni à la légère ni pour soi-même et à maintenir la pratique. Hâtez-vous de lui rendre ce bienfait.