Amour et respiration

« Dans le chan1, vous tombez amoureux de votre respiration. […]

Vous pensez à votre respiration quand vous êtes assis, quand vous mangez et quand vous marchez. […]

Vous désirez être proche de votre respiration. Il y a une qualité de tendresse, de douceur, d’intimité que vous désirez partager avec votre respiration. […]

La respiration qui est votre bien le plus fidèle ne vous quittera pas. Elle ne cessera de vous chercher lorsque vous serez perdu, et elle vous trouvera. Vous n’aurez qu’à rester immobile, et elle viendra vers vous, à vos cotés. […]

Aimez-la et acceptez-la.

Tomber amoureux vous dynamise, qu’il en soit de même lorsque vous tombez amoureux de votre respiration. Vous pensez à votre respiration lorsque vous vous réveillez, vous êtes enthousiaste, vous rayonnez. […]

Le chan nous enseigne l’amour sans attachement, être attentif sans imposer. Aimer comme on aime sa respiration. […]

Nous ignorons [souvent] notre respiration. […] Mais lorsque nous désirons revenir vers elle, elle nous accueille. […]

La respiration est notre refuge. […]

Nous sommes nés avec la respiration, nous sommes nés avec la nature de Bouddha. Et au final, c’est à nous de choisir. […]

Tomber amoureux de la respiration, c’est revenir au moment présent. […] »2

Je rajouterai que lorsqu’on est amoureux, on sourit «aux anges», benoitement (bienheureux étymologiquement). De la même manière, lorsqu’on se pose, qu’on reste immobile pour retrouver cette respiration, ce moment présent, cette nature de Bouddha, on peut poser un sourire sur nos lèvres, qui est comme un interrupteur «quantique» pour accéder directement à ce souffle (spiritus). Quantique, car la science quantique nous parle des états superposés, du «tiers inclus», c’est à dire que ce qui parait opposé peut exister en même temps, d’une manière superposée, même si nous ne le voyons pas. Le fait de l’observer le fait apparaître. Le sourire permet de faire venir à nous cet état bienheureux «malgré tous les malgré» et nous rend omnipotent, c’est à dire qu’au lieu d’être soumis à des émotions perturbatrices, on peut «tout», c’est à dire qu’on peut agir là où nous étions déprimé, sidéré, passif.

«Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.» (Mark Twain)


1   Le chán est la transcription en chinois du sanskrit dhyāna (état de concentration cultivés dans e bouddhisme, il signifie méditation ou contemplation. ), c’est une forme de bouddhisme mahāyāna née en Chine à partir du Vème siècle, qui insiste particulièrement sur l’accession à l’expérience directe de l’Éveil par la méthode la plus efficace et la plus simple possible. On peut voir dans sa pensée une influence taoïste. Le chán s’est transmis de Chine au Japon sous le nom de zen.

2   GUO JUN. Au coeur du bouddhisme chan. Esprit et caractère du zen chinois. Le Relié, 2017. 186 pages. Essais. ISBN 978-235490-173-8

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Le simple fait de s’asseoir en méditation est l’Éveil

Simplement s’asseoir, nous dit Dôgen. Laisser notre corps, notre parole et notre esprit au repos, à l’aise, naturellement, sans rien rajouter.

La posture corporelle est importante. Dôgen nous dit que le simple fait de s’asseoir en méditation est l’Éveil !

Comme on le sait par l’acupuncture, notre corps est parcouru par un réseau de méridiens subtils dans lesquels circulent une énergie invisible que l’on peut activer ou diminuer par les aiguilles, la pression mais aussi la pensée, la nourriture, les émotions. En effet l’agitation du corps, de la parole ou du mental engendre l’agitation de l’énergie dans ces canaux. Cette excitation, à son tour, favorise les turbulences mentales.

Garder le silence favorise la méditation, la sérénité, la pacification mentale. Préserver le calme de la parole et du corps prédispose donc au calme intérieur en évitant la création d’un flux de pensées trop abondant.

Méditer, ce n’est pas ressasser le passé, ni se projeter dans un avenir hypothétique et pas plus de s’installer dans un état vague et confus proche de la torpeur sans lucidité. En cas de fatigue réelle, de manque de sommeil, il vaut mieux aller se reposer, que de pratiquée une méditation qui nous engourdirait.  En méditation, l’esprit est établi dans un présent lucide, clair et calme.

De là découle une pacification mentale. De très nombreuses méthodes sont utilisées pour développer cette pacification, comme le fait de poser avec légèreté son attention sur le va-et-vient de la respiration.

Il est par ailleurs important d’aborder une session de méditation avec l’esprit très spacieux, très ouvert, sans être fixé sur un objectif particulier, sans attente spécifique à atteindre qui créera des espoirs de réussite ou des craintes d’échec qui vont créer encore plus de troubles en nous.
L’esprit doit être vaste. Sans attente. On se pose en méditation. On prend soin de sa posture, et tout est déjà là, on ne s’accroche à rien, on s’ouvre au lâcher-prise qui apparaît. Même une «bonne méditation» peut être un piège, un renforcement de l’ego, un risque de comparaison avec d’autres méditants, avec d’autres sessions personnelles de méditation, une attente trop importante pour les suivantes.

Méditer, c’est s’asseoir, se poser, se pauser, et s’ouvrir à l’espace. L’esprit reste confus ou pas. Nous sommes simplement présent à ce qui est, libre.

Au cours d’un long voyage, nous parcourons tantôt de bons chemins, tantôt, de mauvais. Si les charmes d’une portion agréable nous incitaient à nous arrêter pour en jouir continuellement, ou bien si les difficultés du mauvais chemin nous faisaient renoncer à aller de l’avant, jamais nous n’avancerions. Il faut parfois passer par des successions de moments difficiles pour en découvrir d’autres favorables, il faut gravir la pente de la montagne pour accéder à la vue du sommet.

Patience, discipline et persévérance doivent nous accompagner dans notre pratique de la méditation.

(Inspiré d’un texte de Bokar Rimpoché)

Ici et maintenant

Le seul moment favorable à ce que Dôgen appelle « la pratique maintenue », ne peut être que « maintenant » car dans ce « maintenant » demeure la plénitude de tous les temps en tant que Présent-éternel. Le passé n’existe plus, qu’en mémoire, le futur n’existe pas, qu’en projection, le présent est le seul moment existant, éternellement.

Ce qu’on appelle « maintenant » c’est la réalisation de présence de la pratique maintenue. Cette pratique maintenue n’implique de rester assis 24h/24 sur le zafu, mais de rester toujours dans cette présence. Dôgen nous dit aussi « n’attendez pas le grand Éveil ; le grand Éveil est le thé et le repas de la vie quotidienne. Ne désirez pas non plus le non Éveil. »

Il n’y a rien à attendre (qui viendrait du futur), rien non plus à fuir (qui viendrait du passé), mais vivre la vie quotidienne dans la présence, l’attention souple. Dôgen nous dit que « ce jour-ci est un précieux trésor à garder. Ne tentez pas de l’échanger contre la perle cachée sous le menton d’un dragon noir (chose rare). »

Il n’est écrit dans aucun livre qu’on puisse rattraper une journée écoulée par un quelconque moyen habile. Alors ne laissons pas s’écouler en vain ces jours et ces mois, les maîtres zen traditionnels nous encouragent à ne pas passer une seule journée à des futilités, mais vivons-les dans la Voie, pour la Voie, dans la Vie, pour la Vie, dans la Joie, pour la Joie. Un moine demanda à Jôshû :  « dans quelle direction dois-je aller pour sortir de cette montagne ? » le maître dit : « suivez le courant ! »

Le Dharma est ineffable

Il n’est pas possible d’enseigner avec des mots la Réalité, ce que cherche pourtant à nous dévoiler l’enseignement du Bouddha. Car ces mots vont venir s’accrocher, telles des berniques sur une coque de bateau, à nos croyances, nos préjugés, nos attentes.

Malgré tout s’il fallait tenir la gageur de résumer cet enseignement par des mots, ce serait l’impermanence. Tout naît et disparaît, rien ne dure éternellement. Les phénomènes n’existent pas en soi mais sont tous interdépendants les uns des autres. Nous-mêmes sommes le résultat changeant d’additions de conditions et éléments, il n’y a pas de moi éternel et indépendant. Ne pas comprendre cela est ce qui amène une souffrance sous-jacente et continuelle.

La pratique, telle quelle, sans jouet

EXTRAITS DU LIVRE «RÉALITÉ DU ZEN – LE CHEMIN VERS SOI-MÊME» DE KOSHO UCHIYAMA ROSHI


[…] Deux règles caractérisent nos sesshin(1):

premièrement, défense absolue de parler.[…], nous ne récitons pas de sutras non plus.
Deuxièmement, nous n’utilisons pas le kyosaku, qui sert à frapper les participants sur l’épaule en cas d’inattention ou de somnolence.

Même moi, le préposé du temple, je me tiens toujours face au mur, sans observer le Zazen des autres.

[…] Chacun, indépendamment des autres, doit contrôler son propre Zazen.

[…] Je crois que c’est le meilleur chemin pour mettre en pratique ce que mon maître Kodo Sawaki Roshi exprima ainsi:

«Le Zazen est le Soi-même qui bâtit le Soi-même dans le Soi-même.»

La raison de notre silence absolu pendant cinq journées s’explique par le fait que, de cette manière, sans entrer en contact avec les autres, sans être distrait par eux, l’homme devient ce Soi-même qui n’est rien que cela. En même temps, le sesshin avec ces cinq journées, devient une seule continuité temporelle de Zazen sans interrompre leur rythme.

La raison pour laquelle nous n’employons pas le kyosaku est qu’ainsi chacun devient entièrement sonpropre et véritable « Moi». Puisque Zazen signifie ici « laisser tomber les pensées » et, face au mur, n’être rien d’autre que « Soi-même », nous le ressentons comme un temps interminable et terriblement ennuyeux. Mais si le kyosaku passait de l’un à l’autre, il deviendrait une sorte de jouet et les participants chercheraient à « jouer » avec lui. Par exemple, un des adeptes, tranquillement assis, voyant venir le kyosaku, penserait:

«Regardez bien ma posture! N’est-elle pas exemplaire! Il n’y a aucune raison de me frapper avec lebâton »;

ou bien

« Ah! ces heures d’après-midi sans fin! Peut-être que de recevoir un coup de kyosakume rafraîchira un peu»

Ici, le bâton d’exhortation serait devenu un jouet.

En y regardant de près, toute notre vie paraît être une recherche de jeux et de jouets. Cela commence déjà après notre naissance: le premier jouet est le biberon; plus tard, ce sont des poupées et des ours; lorsque nous sommes plus âgés, nous nous intéressons à des jeux mécaniques, à des appareils photographiques et à des voitures; pendant l’adolescence,c’est l’autre sexe; plus tard, des études et des recherches, des compétitions de toutes sortes et le sport. Tout cela ne signifie rien d’autre, finalement, que des jeux. Jusqu’à notre mort, nous échangeons un jouet contre un autre et toute la vie n’est autre qu’activité de jouer.

Notre Zazen, par contre, est la réalité de vie. C’est le Moi seul qui devient son propre véritable Moi. Ici, il n’y a plus de jouets. Il arrive ce qui arrivera avant l’instant de notre mort, lorsque tous les jouets disparaîtront. Même en faisant Zazen, nous cherchons toujours et toujours un jouet, du moins pour le moment.
Dès que le kyosaku s’approche, il devient un jouet et le Moi n’est plus le Moi. C’est pour cette raison que nous renonçons au kyosaku pendant le sesshin.

Mais que faire si nous commençons à somnoler pendant nos sesshin […] ? Finirons-nous par nous assoupir sans le kyosaku qui sert à réveiller les gens fatigués ?

Ceci n’est pas à craindre car personne ne dormira tout au long des soixante-dix heures d’un sesshin de cinq jours. Cela dépend uniquement de vous: faites
du Zazen aussi bien que possible. Il ne faut pas que vous vous sentiez contraint. C’est une pratique qui dépend uniquement de vous.

Un cas peut survenir: vous êtes éveillé mais vous vous ennuyez mortellement. Pour tromper le temps, vous pensez à une certaine chose et vous vous entretenez sur cette idée avec vous-même. Cependant, il est insensé de supposer que vous continuerez ainsi jusqu’à la fin. Certes, il y a des personnes qui en sont capables, mais si vous avez l’esprit sain, c’est impossible. Pendant un sesshin tel que le nôtre où, heure par heure, le Zazen se déroule dans un silence absolu, vous vous sentiriez très mal à l’aise et vous croiriez devenir fou. C’est qu’un cerveau normal ne supporte pas de s’accrocher pendant longtemps à des pensées d’imagination. A la fin, vous comprenez tout seul qu’il est mieux de laisser tomber les illusions et de retourner vers la bonne posture Zazen. Autrement dit, notre sesshin n’est pas orienté par une contrainte extérieure. Que vous le vouliez ou non, vous arrivez au point où le Moi trouve la paix en lui-même.

Pendant le sesshin, je suis moi-même, comme les autres, face au mur et non face aux adeptes (2).

J e le fais pour couper court […] à toute observation et à toute surveillance.
Si je faisais mon Zazen dans l’intention de surveiller les autres, je ne ferais que cela et je perdrais probablement mon propre Zazen de vue. De même, si chacun se sentait observé par l’autre, notre Zazen finirait comme adhésion à l’autre et ne serait plus authentique.

Pendant un sesshin  […]  il n’y a pas la moindre trace d’enseignement. […] Si les intéressés ont encore des questions à poser, ils peuvent facilement venir me trouver pour s’informer, mais ceci en dehors du sesshin.

 […] Le Zazen n’a absolument rien de théorique mais […] il est quelque chose qu’il faut faire. C’est pourquoi je les exhorte tout le temps à se fixer sur la pratique du Zazen dont le sentier n’est que silence.


(1) : Une sesshin, littéralement « rassembler l’esprit » ou encore « recueillement du cœur-esprit » est une période intensive de méditation zazen dans un monastère zen, ou dans un lieu de retraite.

(2) Généralement, il n’est pas d’usage que le préposé d’un temple Soto prenne cette posture, il est tourné vers la salle et les autres pratiquants

45| La pratique du Grand Silence

Pour finir nos méditations s’appuyant sur l’ouïe, comme on a cherché à tourner le regard vers l’intérieur nous allons tourner notre écoute vers l’intérieur. C’est vraiment un moment important dans l’avancée de notre pratique, un moment spacieux et joyeux, serein et vaste.

Dôgen nous dit, en effet, que dans la pratique de zazen on tourne son regard vers l’intérieur. C’est d’ailleurs pourquoi nous pratiquons face à un mur (blanc en général). Nous observons l’esprit mais celui-ci est imperceptible et insaisissable. Nous voyons le résultat du mental : nos pensées qui divaguent, mais pas notre ultime réalité. Car celle-ci est incommensurable, ce serait comme vouloir saisir le cosmos en entier.

Comme le dit Mingyur Rinpoché, nous baignons dans cette présence éveillée, c’est la conscience originelle. Nous sommes cette présence.

C’est ce Grand Silence (Maha Muni, le nom du Bouddha : le pratiquant du Grand Silence) que nous écoutons en tournant notre ouïe vers l’intérieur. Au delà des pensées folles, au-delà des remontées égotiques, émotionnelles, nous entendons de plus en plus profondément l’inouïe, ce qui ne s’entend pas.

C’est comme se fondre dans un grand infini et en même temps bien que notre attention soit tournée vers l’intérieur, nous ne fuyons pas notre environnement, mais au contraire nous sommes aussi cet environnement.

44 | Du son au silence

Après avoir fait quelques exercices sur l’écoute globale ou particulière des bruits ou d’une musique nous allons petit à petit nous centrer sur le silence. Notre travail commence à porter ses fruits sur la pacification mentale, il est temps d’aborder le grand silence (on appeler Bouddha Le Grand Silencieux).

Posé en méditation, votre ouïe est toute ouverte comme votre esprit, vous entendez tout sans vous y focaliser. Il y a une distance entre vous et le bruit, comme entre vous et les pensées qui passent. Sentez vous ancré au sol, serein, grand et fort comme une montagne. Les bruits comme les pensées peuvent vous aborder, comme le vent effleure la montagne, mais vous ne retenez rien. Rien ne dure, rien n’est éternel. Les sons, comme les pensées passent, laissez les passer, comme on laisse passer les nuages en regardant le ciel.

Vous êtes serein, posé, tranquille.